Gotthard Schuh
Le photographe de rue à Paris, rue de Cluny, 1934


« Sa passion et sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde ».

Ce flâneur, cet homme des foules, cet indiscret, on l’aura reconnu, c’est le « peintre de la vie moderne » dont Baudelaire dressait le portrait en 1859. Quelques décennies plus tard, à la faveur de l’instantané et de la sortie hors du studio, ce sont les photographes qui incarneront le mieux cette sensibilité à la ville, à ses foules et à ses petits événements quotidiens.

A cet égard, le fonds de la Galerie VU’ comprend un ensemble remarquable autour du Photographe de rue à Paris de Gotthard Schuh (1897-1969), photographe suisse qui fut d’abord peintre avant de se consacrer au photoreportage au début des années 1930. Cette suite, dont l’intérêt historique en fait un ensemble unique et indivisible, est composée de trois tirages très différents d’un même cliché faisant partie d’une série prise rue de Cluny en 1934.

Les trois tirages eurent des fonctions très différentes. Le vintage de 1934 n’est probablement qu’un tirage de lecture. En revanche, comme le montrent les inscriptions figurant au dos du tirage de 1943, ce dernier était explicitement destiné à la presse. Celui de 1967 fut, quant à lui, produit pour l’exposition itinérante de l’artiste qui utilisait la technique alors inédite, et inspirée à Gotthard Schuh par les cartes d’état-major de l’armée suisse, du contrecollage sur aluminium. Certes, l’exposition « The Family of Man » lancée 12 ans plus tôt par Edward Steichen avait déjà eu largement recours, après les innovations de l’entre-deux-guerres, à ces techniques de montage et de présentation à bord perdu. Mais l’aluminium apportait des garanties de planéité et de solidité supérieures. De fait, ce tirage, renforcé au dos par deux tasseaux de bois, est aujourd’hui encore dans un très bel état.

Outre les formats et les supports différents induits par les usages spécifiques à chacun de ces tirages, ces derniers confirment l’intérêt que Gotthard Schuh accordait au recadrage. Le plus petit, de format horizontal, présente la vue la plus large, alors que les deux autres, parfois brutalement recadrés, notamment sur la gauche, concentrent le regard sur les visages des protagonistes.

À la différence de ses collègues photoreporters qui s’interdirent bientôt de retoucher leurs négatifs, Gotthard Schuh était coutumier du fait. Ainsi, il recadrera à plusieurs reprises une photographie carrée d’une jeune cueilleuse de tabac pour insister tantôt sur l’expression du visage, tantôt sur la grâce de la pose. Il lui arrivera même d’effacer certains détails.

 


Contact du négatif,
coll. Fotostiftung, Winterthur

 


Autres vintages de 1934,
coll. Fotostiftung, Winterthur

Retour

 

Séquence des trois photographies,
exposition à la Galerie VU'

 

Vintage de 1934,
fonds Galerie VU'
Tirage de 1943,
fonds Galerie VU'


Retoucher ses négatifs était pour lui le moyen de mettre en lumière l’essence de son sujet. En l’occurrence, il se défait d’un point de vue assez distancié et descriptif sur le photographe de rue pour organiser la composition autour du visage de la jeune femme qui cherche à voir un tirage que le photographe, très satisfait de cet intérêt pour ses images et sa personne et conscient de son pouvoir, lui montre avec une certaine suffisance.

Par cette mise en abyme de la photographie, la scène quotidienne saisie par un flâneur indiscret, annonciatrice de la photographie humaniste de l’après-guerre, devient réflexion sur la photographie. Gotthard Schuh met en valeur la fascination pour ces images mécaniques et l’admiration pour la figure du photographe qui caractérisèrent la naissance et l’essor de ce medium jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Mais, en retouchant ses négatifs, il reconnaît, aussi, implicitement tout du moins, que la vérité, qui fondait la légitimité et le succès de la photographie, était une construction illusoire.

Etienne Hatt, Galerie VU’

 

 

 

 

Fiche technique des œuvres :
Suite indivisible composée de 3 tirages argentiques réalisés à partir du même négatif :

- un tirage de 1934 (vintage) réalisé par l’auteur sur papier carte postale Agfa de 10x14 cm.
- un tirage de 1943 réalisé par l’auteur aux dimensions 22,5x20,5 cm.
- un tirage de 1967 réalisé sous le contrôle de l’auteur, aux dimensions 44x42,5 cm et contrecollé sur aluminium.