Manit Sriwanichpoom
Quatre de Bangkok
Galerie VU' 2002-01-18 to 2002-03-04

Ils sont quatre et, comme on le dit dans les formulaires lapidaires et officiels pour «curriculum» de photographes ou d’artistes, vivent et travaillent à Bangkok. Outre cette particularité géographique, ils ont en commun d’être tous âgés de moins de quarante ans et d’avoir, déjà, trouvé chacun son écriture, sa façon de se positionner face au monde et de le transcrire, autant qu’ils s’y inscrivent, dans un ensemble de photographies en noir et blanc. Jeunes photographes donc, qui portent chacun leur regard sur des réalités familières qui les intéressent à des titres différents. Deux sont thaïlandais et issus d’une culture dans laquelle n’existe aucune tradition photographique locale ; deux sont des anglo- saxons qui ont décidé, mais pas pour les mêmes raisons, que leur pays d’élection était l’ancien royaume de Siam et qui travaillent, aiment et créent dans l’un des pays dont l’Occident ne sait consommer que des images convenues. Et, tout naturellement, parce qu’ils sont authentiques, sincères et généreux, ils nous proposent des points de vue qui n’ont rien à voir avec les clichés exotiques des agences de voyage ni avec les douteux voyeurismes sur le «tourisme sexuel» auquel on réduit bien trop souvent et en les caricaturant, à la télévision et dans les magazines, la Thaïlande et l’Asie du Sud-Est.

En les réunissant, en faisant se croiser leurs regards, j’ai voulu affirmer, défendre et montrer la qualité de leur approche et poser un certain nombre de questions. L’une, et non des moindres, est celle de l’ethnocentrisme. Depuis plus d’un siècle, le monde est représenté par des Américains, des Japonais parfois, des Allemands, des Français et des Britanniques qui, parfaits héritiers de la situation coloniale, produisent, avec talent souvent, des imageries consommables par les populations de leurs pays d’origine. Nous ne sommes pas très loin de ces publications des années trente, sans racisme et avec une grande qualité d’image, comme, par exemple l’ouvrage à succès intitulé «Races». L’ethnologie «évidente» s’est fondée sur d’étranges classifications fascinées par les femmes girafes des tribus du Triangle d’Or ou de certaines régions d’Afrique…

Il me semble légitime et indispensable, dès lors que la qualité de l’approche est évidente, de donner la parole, ou, plus précisément le regard, à ceux qui, dans des pays éloignés de notre Europe, ont quelque chose à dire. Le second enjeu évident, est celui, bien connu mais pas encore reconnu, de la non objectivité absolue de cette photographie qui s’est imposée face à la peinture pour explorer le monde et le représenter : la photographie n’est pas le réel mais, simplement, le point de vue d’un individu, plus ou moins talentueux, sur le monde physique qu’il expérimente et traverse. Le troisième est lié à ma conviction profonde qu’aucune esthétique n’est valable ou acceptable si elle n’est liée à une éthique. Alors, j’ai fait cohabiter quatre travaux de photographes qui vivent et travaillent à Bangkok, que je considère comme des créateurs d’exception, et qui interrogent tout à la fois la nature du médium, la réalité de la zone qu’ils habitent, le sens de leur point de vue et la possibilité de dialogue avec l’autre. Alors, ces «quatre de Bangkok» aux regards tellement différents, nous proposent d’oublier les catalogues des tour-opérateurs, les mirages du tourisme de masse et de nous rapprocher du réel. De sa douleur comme de sa poésie, de ses extrêmes comme de sa générosité, de sa violence comme de ses tendresses. Dans une période où tout semble être fait pour que nous soyons le plus éloigné possible des réalités tangibles et où l’on voudrait nous faire croire que le salut de l’humanité passe par la mondialisation d’une information prête à digérer, on ne peut que leur rendre hommage et les remercier. Qu’ils soient naïfs ou militants, peu importe. Ce qu’ils font avec la photographie nous dit, et ce n’est pas rien, que notre dignité passe par notre capacité d’être, face à l’autre, simplement responsable.

Christian Caujolle